This magazine has a strong fan-base; a remarkable number 5 with a unique drawing on the cover: shown to the right. P.L.G.P.P.U.R. stands for Plein la Gueulle Pour Pas Un Rond: a mouthful for almost nothing.


P.L.G.P.P.U.R. number 5, fall 1980
Interview with Claude Auclair

 
 

Propos recueillis par Ph.Morin, PM.Jamet, F.Blayo, en présence de Sylvie avec l’apparition de B.Gruyer le 12 Janvier 1980 au siège social du journal à Montrouge.

P.L.G.P.P.U.R.: Pourquoi es-tu venu à la B.D.?

Claude AUCLAIR: Peut-être parce que j’avais envie de raconter des histoires et que je n’avais alors pas d’autres moyens que ce-là. Avant, je faisais du théatre, j’avais commencé en province pour venir ensuite comme beaucoup d’autres, à Paris.
     J’ai été décorateur pendant pas mal d’années, et puis à un moment donné, ça ne m’a plus satisfait du tout, il devenait de plus en plus difficile de travailler dans ce domaine et j’avais profondément envie de dire des choses, de raconter. J’avais envie d’aller vers le cinéma, mais connaissant par le théatre les problèmes économiques que cela posait, j’ai renoncé. Puis, il y a eu un concours de circonstances qui a fait que je suis tombé sur la Bande Dessinée. J’en avais lu des tonnes étant gamin comme tout le monde, mais c’était oublié dans ma mémoire, et c’est en fait grâce à Roquemartine que cela s’est fait. Je dessinais un peu, mais cela n’avait pas grand chose à voir avec la B.D.

P.L.G.: Pourquoi avoir fait de la BD et non écrit un bouquin puisque tu te sens surtout un raconteur d’histoires?

Je crois que ça tient au contexte social, je suis d’origine campagnarde et puis ouvrière puisque mon père travaillait dans les chantiers navals à Nantes et en fait; je n’ai pas été bercé dans la Littérature. Dans nos sociétés les gens sont déterminés par le milieu social d’origine. Il y a deux choix, ou nier ses origines et plonger dans le système pour s’y intégrer, à tout prix, et par tous les moyens, sinon c’est la mort, et c’est ce que font la majorité des gens, c’est le colonialisme au niveau de l’intérieur, le colonialisme de l’état sur le reste du pays.
     Le deuxième choix est plus difficile, voire terrible: rester dans sa province et dans son milieu; c’est l’etouffement ou bien rester fidèle à ses origines, en tirer l’essence, l’originalité, et chercher à l’exprimer par tous les moyens sans se compromettre, mais ça se paye très cher comme choix, car on s’expose à l’indifférence, le dénigrement, voire l’ignorance et quelques autres petites magoilles. C’est le chemin que jái choisi de suivre, mais cela n’est pas aisé pour vivre, il faut une sacré dose de patience et l’assurance de son bon droit. La Bande Dessinée fait partie de ces moyens comme l’ont été, la harpe, ou la guitare électrique à une certaine époque, qui peuvent permettre à des gens d’origine modeste de pouvoir s’exprimer et exprimer leur propre culture. La Bande Dessinée ne demande pas de moyens matériels ou financiers, le seul investissement, c’est sa propre énergie, son travail. La difficulté se pose au moment de trouver un support pour l’éditer, c’est là que le rejet se fait. C’est pour cela que je crois à la nécessité ou d’une presse paralèlle ou d’un système d’édition qui part de la province et non plus de Paris.
     Pour moi, la Bande Dessinée est un moyen d’expression modèle, malheureusement, on s’en sert trop souvent comme un moyen d’arriver à ses fins personnelles, ou de gagner du fric, que comme un moyen de réelle communication.
     Au départ, il y a aussi le fait que mon père dessinait pas mal, et puis ce qui a été très déterminant pour moi, c’est qu’il avait un copain Louis LANCIEN, ajusteur aussi, un breton qui avait un talent fabuleux, il dessinait, il peignait, il sculptait, et il est mort alcoolique comme beaucoup de bretons, de n’avoir pu vivre sa propre identité, et sa propre culture qu’il exprimait si profondément dans ses oevres et qui étaient regardées comme des créations folkloristes. Folkloriser une culture moyen cher au colonisateur pour pouvoir ensuite la rejeter dans l’oubli et mieux assurer sa dominance et son pouvoir; Je viens encore de le vérifier pendant ces quinze jours que je vient de passer en Guadeloupe. Quinze jours à constater la dépersonnalisation, l’infériorisation de tout un peuple. C’est le même cas pour la Bretagne, l’occitanie, l’Alsace, l’Algérie, l’Indochine et certains pays africains, la liste est longue…
     Louis LANCIEN m’a donné des rudiments de dessin plus en me faisant sentir les choses du dedans, en me faisant sentir leur relation avec le monde, plutôt qu’en me demandant de refaire platement ce que je voyais et ça, je crois que ça m’a énormément aidé, j’ai pris conscience de tout cela vingt ans après. Après j’ai ensuite fait un an aux Beaux Arts, mais je n’arrivais pas du tout à dessiner comme les autres, le prof me disait: “Auclair, vous n’êtes pas encore à l’académie”. Ils dessinaient avec des fils à plomb des dizaines de statues en plâtre et je n’y arrivais pas (Quelle vie dans un plâtre, hein?). J’ai été aussi marqué vers l’âge de dix, onze ans par la grande période de Spirou: les premiers “Jerry Spring” de Jijé, par Franquin et avant par “Coq Hardi” etc…

P.L.G.: Ensuite, c’est l’arrivée à Paris.

C.A.: J’ai passé mes dix premières années dans un marais breton avec ma grand-mère et puis après, on a habité à Nantes. J’y suis resté jusqu’au service militaire et là, tout en allant au collège, j’ai cherché à faire autre chose. C’est ainsi que j’ai fait deux ans de cours dramatique au conservatoire de Nantes et puis très vite, il a fallu que je me débrouille tout seul et je suis rentré dans une compagnie de théâtre pour l’été ou je suis resté un moment; C’est une période assez merveilleuse quand on est adolescent: les tournées, la vie de baladin, j’en ai encore une certaine nostalgie. Après, en 1963 ou 64 je suis monté, selon la formule consacrée, à Paris; J’ai travaillé trois ou quatre ans comme assistant décorateur au théâtre, et puis j’en ai eu marre, je devais chercher autre chose.

Fais-tu toujours de la musique?

Ouais, de la gitare et puis un peu de banjo, j’envisage de m’acheter un cornemuse, HA, HA HA!
Comme j’habite maintenant dans un appartement, ça va être dur pour les voisins.

Revenons à la fin des années soixante: tu te tournes vers la BD à cette époque?

Donc, il y a la présence de Rouquemartine qui a été déterminante, il m’a beaucoup aidé matériellement, je lui dois enormément. Il m’a mis tous les classiques entre les mains: j’ai eu droit à tous les “Caniff”, les “Raymonds”, “Foster” à une époque où on ne les trouvait pas facilement en France, c´est en recopiant ces dessins que j´ai appris à dessiner, non sans mal. C’est Roquemartine qui avait monté la librairie “Futuropolis”. Il était aussi d’origine populaire (du Nord) et on s’était rencontré là-dessus. Il avait créé cette boutique et petit à petit, il était devenu éditeur et c’est ainsi que j’ai pu être édité pour la première fois.

Une autre rencontre importante, je crois, c’est celle avec Giraud?

Absolument, on peut dire qu’il m’a mis le pied à l’étrier. Je l’ai rencontré par l’intermédiaire de Rouquemartine et de Druillet. Druillet faisait des soirées chez lui tous les samedis soirs et c’est là que j’ai rencontré pour la première fois Mézières et Giraud. Le contact a tout d’abord été très dur, Gir m´a cisaillé; sacré Jean, je te pardonne, tu étais jeune à l’époque. Bref, il a regardé mes dessins en disant: “aucun intérêt”. BING ! AH AH! Il etait insupportable pour ça. Je lui ai reproché. A Vincennes lorsqu’il y enseignant la BD, il était pareil, m’a-t-on dit. Sa grande théorie: “Si ils ont quelque chose dans le ventre, ils tiendront le coup”. C’était bien gentil, mais il ne tenait aucun compte de la psychologie des gens, ni de leur sensibilité.
     Allons revenons à mes dessins… Je vais le revoir et je lui dit: “écoute, si ça n’a aucun intéret explique-moi pourquoi”. Il m’a répondu: Äh, j’ai dit ça, moi?” AH, AH, à partir de ce moment ça a un peu démarré. Un jour, il est passé chez moi pour me voir et j’ai commencé une histoire qui est devenue “Après” parue dans “Underground Comics” no0 (...). Avec ça, on est allé voir Goscinny à “Pilote” et c’est comme ça que tout a démarré.

Tu reste un moment à “Pilote” avec ton héros “Jasom Muller”, le premier scénario c’est d’ailleurs Giraud qui te l’écrit, ensuite il y a eu Linus (alias Pierre Christin).

A cette époque, il y a eu une rupture, je ne me sentais pas bien à “Pilote” et j’avais proposé au journal “Spirou” une BD, “La saga du grizzli” et Martens, le rédacteur-en-chef de l’époque avait balancé ça à Greg (Rédac’chef de “Tintin”) en lui disant: “Y a un mec qui m’a proposé cette histoire, ça ne m’intéresse pas, est-ce que tu la veux pour “Tintin”?”. Là, Greg m’a contacté et m’a proposé de travailler pour son journal. J’ai fait le “Grizzli” et puis, il n’a pas voulu que je continue une série western. C’est là qu’il m’a proposé de me faire un scénario. “Qu’est-ce que tu voudrais?” …Au début, le scénario correspondaità peu près à ce qu’on avait décidé, puis de fil en aiguille, il a fait son histoire sans tenir compte de ce que je voulais je lui en ai un peu voulu à l’époque, maintenant, c’est fini. A ce moment là je suis revenu à “Pilote” pour faire quelques planches d’actualités mais ce n’était vraiment pas mon truc, alors je lui ai proposé tout ce qui est devenu par la suite “Simon du Fleuve” et Goscinny a systématiquement refusé mes scénarios. J’avais proposé 3 ou 4 histoires: “Le clan des Centaures”, “Les esclaves” et “Maïlis”.

Donc, déjà en 1971, tu avais écrit les scénarios qui ont servi plus tard pour “Simon du Fleuve”…

Absolument, et c’est d’ailleurs assez marrant parce que l’espèce de flash back que je fais dans “Le clan des Centaures” a été écrit avant le crise du pétrole et et je l’ai dessiné justement pendant ces évènements.

Aura-t-on un jour la chance d’avoir en album la première histoire de “Simon de Fleuve” qui s’appelait “la Ballade de cheveux-Rouges”?

Peut-être, on en cause…*
* Lire l’interview de Schtroumpf fanzine no20 de Juin 78 où tout est dit sur les problèmes avec Gallimard et ce premier album.

Il y a un album édité chez “les humanoïdes Associés” fait par un jeune dessinateur Michel Crespin où on sent une très forte inspirations de tes albums; que’est-ce que tu en penses?

Oh! C’est un bon copain, je n’ai pas le monopole de la Science-Fiction post-atomique, tu sais. C’est très marrant, c’est un mec qui est venu me voir après m’avoir écrit: il m’avait envoyé des photo-copies de ses premières planches, je lui avait dit que j’aimais bien et il est venu de sa Savoie. Je lui ai conseillé d’aller chez “Métal Hurlant” voir Jean-pierre Dionnet (le rédactuer-en-chef) et c’est ainsi qu’ils l’ont publié. On se ressemble beaucoup au niveau des goûts, je trouve que ce qu’il fait est vachement bien, ça va sûrement être un des grands mecs des années à venir. Mais qu’il se garde de la référence, parce que ça risque de lui nuire plus qu’autre chose. Je crois qu’il a bien senti quel était son chemin à suivre. De toutes façon ce n’est pas moi qui ait découvert l’univers post-atomique, c’est le fruit de toute une littérature américaine de SF où il y avait tous ces éléments.

Je trouve que la série “Simon de Fleuve” est plutôt pessimiste dans l’atmosphère…

Ca correspond à une époque pour moi. Maintenant c’est fini. Je ne reprendrait plus cette série.

Que comptes-tu faire maintenant?

Je compte terminer “Bran Ruzh” qui aura environ 140 pages sur 11 chapitres pour “(A Suivre)”, et puis, j’ai un projet d’une histoire avec la même démarche qui se passera en Martinique, ça devrait être intéressant. J’aimerais bien que les antillais se sentent concernés par ça, qu’ils l’éditent eux-mêmes. Je viens de passer 15 jours en Guadeloupe pour prendre des contacts; dès que j’aurai terminé avec “Bran Ruzh”, je repars là-bas pour vivre à la campagne avec les gens, pour bien repérer les lieux parce que c’est une histoire vécu.

Qu’est-ce qui t’a donné cette idée?

Il y a longtemps que j’ai envie de traiter un truc autour de l’Afrique, du problème de l’esclavage, du colonialisme et de ses séquelles. J’ai rencontré un type qui est professeur au C.N.R.S. et qui réenseigne la langue Bambara aux Maliens… Un comble! Il m’a mis en contact avec InaCésaire, la fille du poète et politicien martiniquais qui m’a ensuite présenté à un cinéaste qui avait écrit cette histoire pour faire un scénario de film et qui ne réussissait pas à le tourner. Il m’a donné son accord mais cela ne l’empêchera pas de le tourner peut-être plus tard. Moi, je vais me servir de son scénario comme support. L’histoire est très dure, ça risque de remuer pas mal! Elle fut vécue après la seconde guerre mondiale entre 1945 et 1950, de ce fait, on s’ingénue pour que le film ne se fasse pas. La situation économique de ces “départements français” est épouvantable!

Revenons à tes anciens albums: on sent dans tes histoires un amour de la nature qui fait penser à l’esrit écologique…

J’ai vécu dans les marais pendant toute mon enface il y a quelque chose de naturel là-dedans. Je vis en appartement depuis peu de temps, en province, et puis c’est un autre rythme de vie, devant chez moi, il y a de la végétation, des arbres, j’ai vraiment besoin de ça. Ca me repose. J’ai habité une vieille maison en pleine campagne pendant 7 ans, ensuite j’ai vécu à Saint-Cloud en appartement mais je n’ai pas pu tenir. Le bruit des voitures: insupportable…

Dans tes histoires, le cheval joue un rôle primordial pour les déplacements de tes personnages.

J’aime bien les chevaux. J’aurais aimé faire un western dans le tradition pure. Je n’ai pas pu continuer le “Grizzli” parce qu’a l’époque, les gens n’auraient pas accroché.

Et maintenant?

Maintenant, je n’ai plus envie, il y a trop de gens qui en font et puis ça ne correspond plus à mes préoccupations. J’aurais pris comme époque les débuts de la colonisation des U.S.A. et puis je me serais placé dans l’optique indienne.

On retrouve toujours le thème de la condition sociale des peuples opprimés.

C’est une obsession chez moi, parce que c’est quelque chose que j’ai vécu. Je ne me sens pas français mais appartenant à quelque chose d’autre de plus profond, plus universel que je retrouve dans la culture celtique. Quand je me suis attaqué à “Bran Ruzh”, j’ai retrouvé dans la littérature irlandaise des histoires que me racontait ma grand-mère. L’histoire de Bran est un légende . La légende d’Ys est une légende très très connue qui a été complètement christianisée alors qu’elle est celte au départ.

Je trouve qu’il pleut souvent dans tes BD…

Ca, c’est les marais nantais!...

Tu n´est pas trop mouillé après avoir fini une planche?

Euh, non pas encore! J’ai un bon ciré!
J’ai d’enormes difficultés à dessiner. Je ne me considére pas du tout comme un dessinateur. Mon rythme est assez lent puisque je fais une planche et demie par semaine.

Les histoires à thème post-atomique comme “Jérémiah” de Hermann “Marseil” de Crespin sont de plus en plus à la mode. Est-ce que ça ne te dérange pas?

C’est un peu pour ça que j’ai arrété. Pour moi, c’était plus les préoccuparions des années 60-70. C’est terminé, je n’ai plus rien à dire sur ce thème, ce serait malhonnète de continuer.

Tu as eu des problèmes avec la censure?

Une seule fois, avec “les esclaves” quand il est paru dans “Tintin” en France; il y a une commission qui regarde les parutions pour jeunes qui a voulu interdire l’histoire parce qu’elle était soi-disant trop violente, mais finalement tout s’est arrangé et elle a pu paraître complètement.

Pourquoi en France et pas en Belgique?

Je travaille pour la Belgique. Les éditions du Lombard sont en Belgique, il n’y a pas de censure sur la presse, la procédure de plainte étant très complexe cela rend la censure quasi inexistante.

Y-a-t-il des dessinateurs que tu aimes particulièrement?

Il y en a peu et comme je ne suis pas de très près ce qui se passe, je ne sais pas… Giraud est un excellent dessinateur mais ce qu’il raconte est insipide et inintéressant. Je préfère Blanc-Dumont car ces histoires sont plus près d’une réalité historique et populaire. Ce que je reproche aux dessinateurs en général (et c’est valable pour les autres disciplines artistiques) c’est de se regarder le nombril et non de regarder autour de soi, d’être piégés dans le système parisien, les chapelles d’un intellectualisme bidon et frelaté d’avoir un certain mépris pour les cultures populaires.

Et les fanzines?

Je leur reprochais souvent de faire des analyses inintéressantes sur les auteurs, en revanche, éditer des BD d’amateurs, c’est une bonne chose.

Merci.